
Après les élections municipales de 1929, l’élection comme Maire de Paul Leger, Socialiste SFIO, fait l’effet d’un coup de tonnerre. La fédération socialiste de Haute-Savoie tient à garder cette mémoire, exemplaire à plus d’un titre.
- L’élection de Paul Leger rompt avec une longue tradition qui voulait que les Eviannais portent à la tête de la Mairie un homme lige du la Société des Eaux, quand ce n’était pas le Directeur lui-même.
- A une époque où l’idéal Socialiste peine à s’incarner dans le social, les réalisations de la Municipalité Socialiste de 1929 à 1935 sont un exemple d’action sur le terrain.Dans ces six ans, et au cours du second mandat, les élus socialistes ont véritablement « changé la vie » des Eviannais.
Cela n’a été possible que grâce à la forte personnalité de Paul Leger qui a gagné trois batailles
exemplaires :
• Une bataille diplomatique de trois ans pour aboutir à la nouvelle convention Mairie-Société des Eaux.
• Une bataille juridique contre le Ministre de l’intérieur gagnée au Conseil d’Etat.
• Une seconde bataille juridique au Conseil d’état qui a abouti à l’annulation de l’élection du Conseiller Paul OMS par ailleurs Directeur de la Société des eaux.
En 1929 prend fin la longue tradition qui voulait que Maire et responsable de la « Cachat » (comme ont toujours dit les Eviannais), ne fassent qu’un. Certes il y a toujours eu au sein de la municipalité des conseillers minoritaires qui jugeaient abusifs les avantages accordés à la Cachat, mais leurs actions étaient sans portée, et contrées souvent par le pouvoir Préfectoral, même si elles entretenaient un climat de conflit. Le chroniqueur Justinien Raymond (La Savoie sous la IIIème république page 444) peut écrire sans humour que « les relations se sont améliorées quand le Directeur de la Cachat est devenu maire ».On est là dans les années du début du siècle. On verra plus loin que c’est alors que s’affirme la domination de la Société des Eaux sur le « pouvoir » municipal ».
Quand en 1929 Paul Leger est élu Maire, la situation économique de la France n’est pas bonne. Evian est à cette
image : il y a des pauvres, il y a des chômeurs, il y a des taudis, l’eau n’arrive pas dans tous les logements (paradoxal pour une ville d’eaux) , l’équipement sportif est nul, la ville est amorphe tant dans son fonctionnement administratif que dans ses réalisations.
Dés la fin du premier mandat (1929 – 1935) tout sera corrigé.Ce n’est pas le lieu ici de dire le détail de ces nombreuses
réalisations : lutte contre la pauvreté à travers le bureau de bienfaisance et la « Goutte de Lait », ateliers municipaux pour les chômeurs, disparition des taudis notamment rue Nationale où il sont remplacés par un Hôtel des Postes moderne, importants (et coûteux) travaux de distribution de l’eau notamment dans la partie supérieure de la commune,
L’une de ces réalisations en tout cas, est
exemplaire :
En 1929 la Société des eaux vient d’inaugurer la plage « Mondaine » dont l’accès est coûteux Paul Leger demande des facilités de tarif pour les Eviannais.Il lui est répondu « On ne mélange pas les torchons et les serviettes ».Cette phrase qu’il rappelle dans son rapport de gestion, signe de l’importance qu’il lui accorde, est une blessure.
Elle a sans doute pesé dans sa décision et la réalisation d’une plage populaire à l’est de la commune. Jusqu’alors, comme le rappelle Justinen Raymond, « l’accès au Lac des habitants ne pouvait se faire que sur les rochers bordant les quais » ouvrage cité page 448) . La construction de la plage populaire, rapidement entreprise, corrige cette injustice, les Eviannais ont accès à « leur » lac.Dans le domaine sportif ou rien n’existait d’autres réalisations voient le jour: la piscine couverte, (sans doute la première du département), une salle de Gymnastique, le stade de Passerat , où à l’occasion d’une fête nationale de gymnastique Paul Leger sera au côté du Ministre Léo Lagrange.
Comment tout ceci a-t-il été
possible ? Avec de l’argent bien sûr, c'est-à-dire avec la fin de la captation par la « Cachat » des ressources de la commune. C’est là avant tout que l’action de Paul Leger , son caractère fort, ses connaissances juridiques, ses convictions socialistes, ont permis de gagner deux batailles importantes.
La bataille diplomatique contre la Société des eaux..
Plusieurs fois amendée sur des détails (1911,1927) , mais sans que jamais la durée ne soit changée, une convention liait la Commune propriétaire des sources et la « Cachat » depuis 1892 et pour 40 ans.
Dés son accession à la Mairie Paul Leger fait savoir qu’il mettra fin en 1932 à la convention en cours.
Une longue bataille diplomatique s’engage, les discussions sont âpres, l’administration (Sous-préfet, Préfet) n’aide en rien le Maire, au contraire. Une dizaine de projets sont alternativement soumis soit par la ville soit par la Société. Les discussions
portent :
- Sur l’exploitation des Sources Municipales autorisées, comme sur les variations de débit de la « grande Source »
- -Sur la location du Casino Municipal.
L’accord est enfin trouvé et la nouvelle convention signée le 3 Octobre 1931.
La location des sources Municipales « de Clermont » et « des Cordeliers » passe de 35.000 Frs à 200.000 Frs, elle est multipliée par plus de cinq .
La bataille juridique contre la Société du Casino
Par une délibération du 31 Janvier 1933 le Conseil Municipal d’Evian soumet la réouverture des jeux à la signature d’un nouveau cahier des charges. Celui-ci prévoyait notamment un pourcentage raisonnable d’employés Eviannais, des subventions aux œuvres sociales et sportives, et une participation importante au budget communal sur le produit des jeux.
En apparence c’est une bataille entre le Maire et le Casino qui s’engage. Il n’en est rien.
Le Casino trouve en effet l’appui de toute d’administration.
Le Président du Casino Monsieur Hazan se sent en effet assez fort et assez protégé pour écrire au sous-préfet le 14 Février 1933 de ne pas tenir compte de la délibération du Conseil Municipal. Le sous-préfet actionne sa
hiérarchie : Préfet, Ministre de l’intérieur, (Pour mémoire le Président du Conseil est Edouard Herriot et le Ministre de l’intérieur Camille Chautemps) lequel prend tout simplement un arrêté du 20 Avril 1933 autorisant la Société du Casino à exploiter les jeux pour une nouvelle durée de 5 ans, aux mêmes conditions que précédemment.
Peu habitué à voir son pouvoir contesté par des Maires, et surtout par un Maire d’une petite ville, le Ministre de l’intérieur , ne prend pas la peine de motiver sa décision, il dit, contre toute évidence juridique que son arrêté est d’ordre public.
Paul Leger n’a plus contre lui la Société du Casino mais le Ministre de l’intérieur lui-même.
Mais il n’est pas homme à refuser le combat et il attaque l’arrêté du Ministre de l’Interieur devant le Conseil d’Etat en déposant un recours qui est un modèle de rédaction juridique.. Le Conseil d’Etat lui donne raison. Il casse l’arrêté du Ministre entaché d’excès de pouvoir.
Ainsi se clôt par deux victoires importantes la première gestion municipale Socialiste de la Ville d’Evian. En conclusion de son rapport de gestion, Paul Leger écrit à juste
titre :
« Nous n’aurions simplement à notre actif que ces deux choses, que nous aurions bien travaillé pour la communauté. Cela suffirait déjà à marquer notre action »
La deuxième mandature.
Sur ce bilan très favorable et sur un programme qui prévoit notamment la construction d’un nouvel hôpital thermal, mais aussi la mise en régie directe de la distribution d’électricité (en avance donc sur les nationalisations de 1945) s’engage la bataille des élections de 1935.
Le 5 Mai au premier tour il y a 13 élus sur la liste Paul Leger, 6 sur celle des opposants.
Le 12 Mai, a lieu le scrutin de ballottage pour les 4 conseillers qui n’ont pas été élus au premier tour. Parmi eux Paul OMS, qui pensant sans doute rallier des suffrages fait figurer sur les bulletins de vote son titre « Directeur de la Société des Eaux ».
Il fournit là à Paul Leger un argument pour contester cette élection. Dés le 16 Mai 1935 soit 4 jours après l’élection dans une lettre au Préfet le Maire Paul Leger plaide que la Société des Eaux (Cachat) est à la fois fermière de la ville et entrepreneur de services municipaux tant par elle-même que par ses filiales. Elle se trouve par suite en rapport d’intérêts et dépendance constants et journaliers avec la Commune, que par conséquent son Directeur est inéligible au titre de l’article 33 de la Loi du 5 Avril 1884. .Sans citer l’intégralité du texte on peut déjà remarquer qu’il est plus solidement charpenté que ne le fut l’arrêté du Ministre de l’intérieur précédemment cité.
A cette époque le contentieux électoral est examiné en première instance par le Conseil interdépartemental des Préfectures siégeant à Grenoble. Transmise à cet organisme la contestation du Maire est approuvée par un arrêt du 1èr Juillet 1935
C’est au tour de Paul Oms de saisir en recours le Conseil d’Etat contre la décision de Grenoble. Il le fait par la voie hiérarchique. C’est ainsi que le Préfet est amené à transmettre au Ministre de l’intérieur le recours Paul OMS, par une lettre du 4 Septembre 1935.
Cette lettre du Préfet est remarquable. Ce haut fonctionnaire ne se borne pas à « transmettre », il prend vigoureusement parti pour Paul OMS. De sa lettre on peut en effet extraire les paragraphes
suivants :
« Des diverses pièces versées au dossier de l’affaire, il ressort que la déclaration de M.Oms paraît tout à fait vraisemblable…..Des dispositions qui précédent, il semble bien ressortir qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre les fonctions exercées par M.Oms au titre de Directeur de la Société des Eaux et celle de Conseiller municipal…….si la présence de M.Oms au sein du Conseil municipal de la Ville d’Evian présente un réel intérêt en raisons des qualités d’administrateur que celui-ci possède…. »
On voit que le Préfet n’a pas ménagé sa peine pour convaincre son supérieur. Peine perdue. Cette fois le Ministre, ayant sans doute en mémoire la mésaventure de son prédécesseur sait qu’il a en Paul Leger un adversaire coriace. Il n’intervient pas. Il laisse l’affaire suivre son cours et se borne à faire suivre au Conseil d’état. Ce dernier par l’arrêt N° 50-343 du 1 Avril 1936, confirme la décision de Grenoble et casse l’élection de Paul OMS.
Cet arrêt fait jurisprudence. A travers les ouvrages du célèbre constitutionaliste Waline, des générations d’étudiants en Droit ont lu l’arrêt Maire d’Evian – Paul Oms comme modèle d’un cas d’inéligibilité.
Paul Leger n’achèvera pas son second mandat. Il est emporté par la mort en Juin 1939.
Son fils Jean Leger diplômé de Droit et de Sciences politiques, chef de cabinet du Préfet de la Haute Loire en Juin 1939 est élu Maire le 16 Juillet 1939.
Lui non plus n’ira pas au bout de son mandat. Il sera en effet déposé par le Gouvernement de Vichy qui « nommera » à sa place l’un des opposants de son Conseil municipal Jacques Baud.
Jean Leger entrera en résistance. Il sera membre du réseau Brutus et arrêté en Mars 1944 dans les circonstances
suivantes :
« En Mars 1944, dés qu’il fut remis de son appendicite, Defferre partit pour Lyon et échappa de peu à un coup de filet au cours duquel furent arrêtés plusieurs de ses collaborateurs. La Gestapo avait occupé le local où devait se tenir le Comité Directeur Socialiste de zone Sud, c'est-à-dire les bureaux d’une société d’Epargne que dirigeait un ami nommé Gaillard. Prévenu au sortir de la gare Defferre va à un autre rendez-vous et échappe ainsi à l’arrestation, tandis que sont
pris ; Berthoumieux, Leger Maire d’Evian, Gaillard pére et fils, Suzanne Buisson, etc…Echappèrent au coup de filet outre Defferre, Missa, Nogueres, Malacrida, et Daniel Mayer ».
Jean Leger est mort dans le wagon qui l’emmenait en déportation.
Conclusion.
Après Paul et Jean Leger divers Maires se sont succédés à la tête de la Mairie d’Evian.
Tous ont eu leur gestion facilitée par l’inversion capitale que Paul Leger a imprimé aux rapports entre la Mairie et la Société des Eaux.Ils ont été de simples gestionnaires.Ils ont géré plus qu’ils n’ont réalisé.
Paul et Jean Leger eux , plus que de très bons gestionnaires, ont été des « hommes politiques » A ce titre il sont entrés dans l’histoire du Socialisme Haut Savoyard.