La famille comme enjeu avril 2005
Compte-rendu des « Entretiens de la fédé » N°8
13 avril – SALLANCHES
« La famille comme enjeu »
Avec Gilles SERAPHIN, sociologue et militant socialiste
Intervention de Gilles SERAPHIN : La famille comme enjeu
I L'enjeu des nouvelles recompositions familiales à prendre en compte : familles monoparentales, familles recomposées …
Se pose le problème de leur visibilité sociale : on a du mal à en estimer le nombre et la composition
1. Les familles monoparentales.
Longtemps composées de veufs et veuves, elles sont à présent rejointes par des situations issues d’unions rompues ou de choix de vie, et sont le plus souvent féminines. Elles forment le lot majeur de l’extrême pauvreté et de l’addition des inégalités (vecteur de l’emploi et du mode de garde conjugués). S’y adjoignent aussi des familles d'origine étrangère.
2. Les familles recomposées.
Les problèmes rencontrés sont ceux qui ont trait à la reconnaissance administrative et législative : Un enfant doit administrativement appartenir à un foyer et dans le cas d’une garde partagée il apparaît donc dans un de ses foyers, mais « n’existe » pas dans l’autre, et cela pour tout ce qui touche aux prestations, questions fiscales, droits pour les logements sociaux… Celui qui n’a pas la garde ne peut donc prétendre, par exemple, à l’attribution des pièces supplémentaires qui lui sont pourtant nécessaires pour exercer sa parentalité. Par ailleurs, la question est aussi celle des droits et devoirs du conjoint ou du beau-parent. Si le nouveau conjoint assume l’éducation, il ne se voit pour autant reconnaître aucun droit.
II Une mobilité sociale qui n'empêche pas une forte reproduction sociale
Face à la mobilité sociale, existent deux courants sociologiques : l’un valorise la reproduction sociale en forme de déterminisme, l’autre la relativise et considère la mobilité sociale plus comme le fruit d’une modification de la structure sociale que comme une ascension. De fait, on ne constate pas de changement dans la position de chacun dans cette structure de domination. La reproduction apparaît comme très forte, les inégalités ayant tendance à augmenter, reproduites notamment par le système scolaire. Les inégalités se creusent de plus en plus, et c’est un euphémisme, c’est bien de pauvreté qu’il faut parler. En outre, elles se reproduisent, et le milieu familial est le coeur de ce processus de reproduction.
III L'enjeu du lien social
1.Solidarité publique / solidarité privée : l'exemple de la protection des majeurs et des REAAP (CURATEL / Tutelle)
Le système de solidarité des tutelles est fondé sur la subsidiarité : le juge cherche parmi les proches l’adulte apte à exercer la tutelle, à défaut de quoi, c’est l’Etat qui l’assure, en délégation auprès d’une association. Cela révèle que ce n’est qu’en l’absence de solidarité familiale que la solidarité d’Etat se dessine. Or, cette solidarité privée, privilégiée et simple alternative, est plus que complexe, psychologiquement et administrativement, et mériterait à tout le moins un accompagnement, aide à la solidarité privée. On se situe dans une opposition alors qu’il faudrait entrer dans une complémentarité.
L’exemple des REAAP (réseau d’aide et d’appui aux parents) : comment intervenir dans le processus éducatif ? Quelle sorte de soutien apporter, sans pour autant qu'il s'agisse d'imposition de recettes préconçues ? Les REAAP sont une formule relativement nouvelle en ce qu’ils sont une organisation en réseau de parents et d’associations, coordonnés par la DASS ou la CAF, assez mobiles sur le terrain pour servir d’appui à la fonction parentale. Leur corollaire est leur fonctionnement pour le moins variable, mais c’est en tout état de cause une façon nouvelle de considérer une politique publique.
La PAJE (prestation d’accueil du jeune enfant) : à l’origine « prestation de libre choix », cette allocation est à la disposition des parents, libre à eux de l’utiliser selon leur choix … sinon que, par l’effet de structure (proximité des grands parents, réseaux de crèches et assistantes maternelles …), le choix n’est pas le même pour tous ! Toutes les mesures gouvernementales sont posées en terme de consommation. La relation sociale est envisagée en terme de marché et le discours économique, libéral, s’immisce donc dans des questions qui relèvent de la solidarité.
IV L'enjeu de l'évolution législative
Par la loi, on peut faire évoluer certains « invariants » sociaux, c’est-à-dire considérés comme relevant de la nature.
1.Famille et égalité des sexes : l'exemple du congé de paternité.
Le congé de paternité est un des actes du gouvernement Jospin les mieux conçus en ce qu’il constitue un risque identique pour l’employeur à embaucher un homme ou une femme. En effet, les statistiques sont cruelles : le mariage et l’arrivée de chaque enfant sont occasions de promotions pour un homme et d’embûches cumulées pour une femme. La véritable égalité voudrait que le risque pour l’employeur soit identique et nécessiterait un congé de paternité obligatoire d’une même durée que le congé de maternité.
2. La résidence alternée, réforme de l'autorité parentale en mars 2002.
C’est le bout de l’autorité conjointe : les deux parents sont titulaires de la résidence de l’enfant. Cela bouscule les questions fiscales et administratives et affirme la parentalité de chacun, quel que soit son genre, amis nécessite un niveau de vie relativement aisé, à commencer par la taille des 2 logements.
3. L'homoparentalité
La situation existe dans les faits et concerne environ 100.000 enfants. Les associations de gays et lesbiennes revendiquent sa reconnaissance. Or le sujet est épineux, sur l’ensemble de l’échiquier politique. Il donne matière à des arguments fallacieux ou qui concernent aussi d'autres compositions familiales :
- l’argument psy (Lacanien) et anthropologique : la place du père et la complémentarité des sexes, nécessaires à la construction indentitaire de l’enfant
- l’argument du bien-être de l'enfant : les études effectuées montrent que n’existe aucune différence dans son évolution psychologique. Tout juste existe un questionnement au moment de l’adolescence, qui se résoud rapidement. Par ailleurs, cet argument est battu en brèche par la possibilité donnée à une personne seule d’adopter … sauf si elle se déclare homosexuelle !
- l’argument du droit à l'accès aux origines : avec deux pères ou deux mères, où se situent les origines ? Paradoxalement, l’accouchement sous X et la Procréation Médicalement Assistée ne sont pas soumises à ce questionnement, alors qu’ils relèvent des mêmes questions philosophiques
De fait, c’est avec la question de l’homoparentalité que sont soulevées des questions morales puissantes : qu’est-ce qu’on accepte chez l’Autre ?
Cela met en évidence la complexité de la législation de la famille, dans ses conséquences collatérales : la juridiction de la famille est en quelque sorte un jeu d’échec où chaque pièce bougée entraîne les autres. La législation envisage les protagonistes en tant que parent, et non père et mère, c’est-à-dire parents sexués. Faudrait-il se réjouir d’une réintroduction du genre dans la loi ?
V La famille et la représentation politique
1. La notion de politique familiale
Cette notion a mauvaise presse dans ses relents de politique nataliste et réactionnaire, alors que c’est aussi ce qui ouvre pour les familles une large couverture sociale.
2. Les associations familiales (associations, mouvements, UDAF et UNAF) : statut et rôle
Elles appartiennent à toutes les tendances confessionnelles et politiques, et sont regroupées au sein de chaque département dans les UDAF (UNAF au niveau national).
3. Le système de la représentation
Ces associations ont une énorme représentation, qui leur est donnée par la loi, et exercent donc un travail de lobbying, qui leur donne de fait d’une part un quasi-statut de cabinet ministériel du Ministère de la Famille d’autre part une représentation dans les différents institutions (CAF, HLM, …) où elles occupent une position décisive. Cela constitue un enjeu d’autant plus important qu’on assiste à une prise en mains des UDAF par les associations d’origine catholique. L’investissement citoyen dans les organismes paritaires recouvre donc un enjeu qu’il convient de ne pas négliger, voire promouvoir : ce sont des lieux à investir.
Conclusion :
La famille n'est pas un objet d'étude et un sujet politique d'arrière-garde. Elle est au centre de débats et d'enjeux politiques et sociaux actuels. Le thème de la famille doit être déshabillé de sa connotation réactionnaire : c’est un viatique (ou le média) de bien des politiques publiques.
Débat
Information et investissement
Beaucoup de gens sont, sans le savoir, adhérents des associations familiales (et donc de l’UDAF) par l’intermédiaire des services qu’elles rendent (sur fonds publics), qui sont plus connus que leur représentativité. Cela pose le problème de l’ouverture affichée à la société civile alors que pouvoir être bénévole est une démocratie sélective. Se pose aussi la question de la gestion d’un argent public, à des fins de service rendu au public, par des associations aux fondements idéologiques, aux compétences ou choix douteux en terme de réflexion sur les enjeux de leur action. Et ce d’autant que le problème est en passe de s’étendre à tous les organismes paritaires, quand sont dissociés le statut des personnes en jeu et leur trajectoire.
La parentalité homosexuelle
N’existent pas d’études françaises sur ses conséquences.
Les réticences des femmes socialistes résident dans les risques de voir se mettre en place un trafic des ventres des femmes, où les milieux mafieux trouveraient à se reconvertir, les femmes devenant réifiées non seulement pour leur sexe (prostitution) mais aussi leur matrice. Ces réticences mettent en évidence la complexité de toute question autour de la famille mais surtout l’instrumentalisation de l’homoparentalité : c’est, bien plus qu’elle, l’acceptation de l’homosexualité que est en jeu. La proximité des problématiques des droits des femmes et l’homosexualité révèle la discrimination exercée envers celui qui est « autre » (autre que le modèle dominant, masculin, considéré par lui-même comme unique et neutre). Il faut aussi noter que même sans aller chercher les mythes ou les sociétés archaïques, la parentalité est un passeport social universel pour acquérir un statut, pour les hommes comme pour les femmes. Le PACS, par exemple, est bâtard : il n’est pas allé assez loin, n’osant avancé que masqué comme mesure en faveur des homosexuels.
Le plus souvent, le loi ne fait qu’entériner les évolutions sociales, mais, pour petites qu’elles soient, les associations de gays et lesbiennes sont très actives et efficaces, et pas seulement pour produire du lobbying.
La « reproduction » culturelle
La « reproduction » qu’exercent les enseignants auprès de leurs propres enfants est celle de leur connaissance des méandres scolaires et universitaires. Mais peut-être plus encore les inégalités sociales reconduites passent-elles par la valorisation des diplômes, de la connaissance et de l’envie d’apprendre.
L’homogamie (mariage dans le même milieu) n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui (et accentuée quand elle est observée à partir des grands-parents maternels). Cela concerne bien sûr la fréquentation des mêmes lieux, des mêmes écoles mais surtout l’apprentissage des mêmes goûts : ce qui plaît chez l’autre est ce qu’on a appris à aimer et apprécier dans sa propre famille.
La culture est au cœur des inégalités apprises dans la toute petite enfance : pas tant dans le non-accès à LA culture que dans la dévalorisation des autres cultures. C’est en éveillant à la curiosité que peut cesser ce déterminisme culturel. Susciter d’autres types d’intérêt peut constituer en soi une politique culturelle.
Compte-rendu rédigé par Claire DONZEL,
Secrétaire fédérale à la formation