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Le sport : objectif ou objet de developpement personnel et d'integration collective ? nov. 2004
« Entretiens de la fédé » N°5
15 Novembre 2004 – SALLANCHES


Par Manu KEITA


Manu KEITA, éducateur sportif territorial, l’invité du jour, introduit son propos par son désir de faire partager son expérience et ses convictions.

Le sport, objet possible de réappropriation des valeurs et fonctions sociétales

Toute société est en quête de valeurs et l’objet de tout responsable est de solutionner les problèmes qui se posent. Le problème actuel est celui de la citoyenneté et du respect, né du manque de repères. Le sport peut, par son aspect attractif, être un outil pour propager les valeurs sociétales ; un club sportif est une micro-société où peuvent se vivre et s’apprendre ces valeurs. A l’échelon suivant, les quartiers, par l’autarcie qui s’y vit, appellent des besoins auxquels le sport peut répondre.
Le sport a aussi comme fonction l’identification à des modèles de socialisation (partage des objectifs communs, communication, entraide … ), d’intégration (confrontation au quotidien, abaissement des barrières sociales et culturelles), d’hygiène (bienfaits du corps en mouvement, apprentissage de sensations), politique (valorisation d’un projet commun national).

Le sport au secours de l’intégration : commencer par un diagnostic

Si un quartier est malade, on fait appel à un de ses médecins que peut être un éducateur sportif. Celui-ci établit un diagnostic en analysant les éléments en présence que sont les infrastructures existantes, la composition de l’urbanisme (qui induit des comportements individuels et collectifs particuliers), l’histoire du quartier et de ses sous-groupes (les peuplements successifs), la place des lieux officiels (institutionnels) et officieux (ceux qui sont réellement investis), et les activités sportives pratiquées sur le quartier (où le Football tient en général 90%).
Fonctionne généralement la « théorie du Marigot », en d’autres termes la loi du plus fort : dans un espace non socialisé, c’est le plus fort qui impose sa loi et occupe l’espace, les autres ne pouvant l’investir que lorsque les dominants l’abandonnent. En l’occurrence, dans l’espace public d’un quartier, les « faibles » sont les filles et les plus jeunes.

Le rôle de l’éducateur sportif : la « théorie du cirque » et la « théorie de l’invité »

Un cirque qui arrive dans une ville va devoir attirer le chaland. Un invité doit savoir se tenir. L’éducateur qui pénètre un quartier va devoir jongler habilement entre ces deux principes. S’il veut son action durable, il lui faut comprendre et choisir où et comment intervenir, en prenant le temps d’observer, mais en s’attachant à la continuité. Il s’agit pour lui de commencer par s’immerger dans l’activité qui lui préexiste, humblement (regarder plutôt que s’incruster) mais visiblement : se rendre identifiable dans un lieu stratégiquement choisi. Gagner la confiance passe par une attitude plus régulatrice que prescriptrice : construire ensemble, enfants et éducateur, les règles communes . Respecter une règle suppose de surmonter ses désirs propres. Quand on a été associé à son établissement, il est plus difficile de s’y dérober. La sollicitation active des enfants permet aussi d’intégrer ceux qui étaient auparavant réduits au rôle de spectateurs (les « faibles » de tout-à-l’heure) : l’éducateur devient en quelque sorte leur « passeur ».

La place et le rôle des « rituels » dans un quartier

Les quartiers développent des us et coutumes particuliers, que l’éducateur doit connaître et décoder. La justice, par exemple fait l’objet d’une conception particulière, avec le recours quasi- systématique au tirage au sort pour toute prise de décision collective. La talent, tient lui aussi une grande place (plus reconnu que le statut), interférant avec le rituel des « grands » : un « petit » talentueux pourra se faire reconnaître et coopter par les « grands ». Dans un moindre mesure, joue également l’appartenance (à la fratrie notamment).
La fonction finale de l’éducateur est d’amener les enfants vers l’extérieur, de les sortir de l’autarcie du quartier. Pour cela, il va lui falloir déplacer avec eux les règles internes vers les « vraies » règles sportives, et créer des passerelles entres le club et le quartier. La capacité à la négociation et à la diplomatie ne sont alors pour lui, et dans les deux sens, pas une mince qualité ! Car il s’agit d’ajuster auprès de chacun une perception plus exacte de l’autre : s’il y a à amener les enfants des cités vers le mouvement sportif, il y a aussi à transformer la mentalité de ce dernier dont les principales qualités ne sont pas la démocratie et le partage des décisions.

Conclusion : quand on innove, quand on est courageux en actes, on joue gagnant !


DEBAT

L’occupation de l’espace public sportif spécialisé par d’autres utilisateurs que les acteurs officiels du sport

Le problème est celui de l’attribution exclusive des espaces codifiés et coûteux, à tout un chacun ou à des interlocuteurs officiels plus ou moins élitistes. La politique du sport, dans sa dimension locale, comprend aussi la nécessité d’avoir une réflexion sur la question des équipements sportifs et des moyens de fonctionnement de la pratique sportive : pour qui ? pour quoi des équipements sportifs ? le rôle d’un décideur politique est d’opérer des choix. Il est recevable de privilégier une occupation par tous, même si c’est difficilement envisageable par le mouvement sportif officiel.

L’impérialisme du Football

Le Foot est un moyen privilégié pour entrer en contact avec les enfants, acquérir et retrouver leur confiance, mais l’éducateur se doit de développer aussi d’autres pratiques sportives, plus diversifiées et par là offrir à chacun ce qui lui convient. La démarche est pour autant la même : décoder ce que chaque activité recèle, susceptible d’être exploité dans la perspective éducative, socialisante, permanente, immuable, transversale. Ce sera la possibilité de travailler la concentration avec une activité sportive, la civilité avec une autre, la capacité à l’effort, … Eviter le stade occupationnel du sport et cultiver ses dimensions éducatives, là se trouve sa fonction d’éducation populaire.

L’éducateur sportif entre famille et rôle d’entraîneur

Une des vigilances de l’éducateur sportif est de ne jamais se substituer aux parents mais d’entretenir la relation avec eux : il est plus maillon que porteur d’une mission.
Quant à la tentation compétitive et notamment ses dérives violentes, les jeunes sont les spectateurs permanents de la violence : ils s’imprègnent de leur environnement comme des éponges. Or la violence des stades ne leur est pas supérieure à celle qu’ils ont intégrée au quotidien : le problème de la violence n’est pas celui du sport mais celui de la société.

Le sport dans les quartiers : véritable développement personnel ou assurance d’une paix sociale ? Le sport entre prévention et remédiation.

Toute concentration de population engendre des problèmes et le sport est en général appelé au secours pour assurer la paix sociale, instrumentalisé en outil au détriment de son objectif de développement personnel. Le choix politique est là aussi, dans l’affirmation de choix et de moyens face à la tentation d’un catalogue d’activités sportives, distribution de consommation, sans effet sur la transformation des comportements.
Peut-on envisager une politique sportive « normale », autre qu’instrumentalisation de l’objet sport à des fins d’achat de la paix sociale ? On peut borner son objectif à la neutralisation des populations gênantes, mais on peut aussi chercher à dépasser cet objectif pour construire avec elles une véritable éducation populaire. Ce n'est pas l’activité sportive qui intègre, mais celui qui la fait pratiquer, le traitement qu’il lui faire subir pour mettre en œuvre les finalités éducatives, politiques, philosophiques qu’on lui donne ou qu’il se donne.



Compte-rendu réalisé par Claire DONZEL,
Secrétaire fédérale à la formation


L’INTEGRATION  PAR  LE  SPORTPar Manuel KEITA, éducateur territorial

Dans une société en quête de valeurs et de repères positifs, la vie associative que crée la pratique sportive peut et doit être le creuset de la citoyenneté, de l’intégration, de la solidarité. En sports collectifs, accepter la coopération, les règles du jeu, le respect de l’autre, c’est entrer dans un système normé comme accepter les lois pour un citoyen.


Dans les quartiers dits « à risque » ou « difficiles », on parle d’incivilités, de violences, de dérives comportementales. La plupart du temps, ces actes agressifs – insultes, bagarres, détérioration de biens – caractérisent la perte de repères et, trop souvent, les sentiments d’injustice et d’exclusion. Certaines Municipalités, dans le cadre d’un projet de paix sociale et de respect du bien public, ont mis en place des politiques d’intégration des jeunes en se servant de l’outil du sport.


Pour les animateurs de quartier et les éducateurs sportifs intervenant en milieu ouvert, une réflexion préalable est nécessaire. L’animation doit tenir compte de certaines caractéristiques constatées :

•L’appropriation des espaces de jeux par les plus forts, puis par les moins forts, etc… C’est comme en Afrique, le principe du « marigot » : les prédateurs les plus menaçants ou les animaux les plus forts étanchent leur soif en premier, puis viennent les autres.

•Les règles du jeu sont inventées par le clan ou le groupe. Elles ne sont pas nécessairement transférables à d’autres.

•La théorie de la « vitre brisée » : on sait très bien que des installations sportives sales, mal entretenues se dégradent beaucoup plus vite. Il suffit d’une fissure dans une vitre pour que la porte soit rapidement délabrée.


Par comparaison aux traditions du cirque qui devait s’implanter et se faire accepter de commune en commune, on peut distinguer différentes étapes qui jalonnent l’action de l’éducateur :

•S’immerger dans le quartier : se déplacer à pied dans les lieux fréquentés par les habitants, les jeunes.

•Etre identifié, se faire remarquer, s’implanter dans un espace connu, ciblé, stratégique.

•Annoncer sa présence, communiquer, aller vers le public, utiliser un langage accessible, faire preuve d’humour, être constant dans la relation.

•Fixer les règles de la participation, énoncer et rester ferme sur les règles incontournables à toute présence collective.

•Construire son animation en distinguant 3 phases progressives :
- Le jeu libre pour observer les jeunes, ressentir les relations et poser les règles de respect.
- Les jeux à thèmes, situations motivantes, adaptés aux besoins au cours desquelles l’organisation (exercices seuls ou en petits effectifs) modifie les relations sociales.
- Le retour au jeu libre en mettant en œuvre les acquis dans une situation plus complexe.

•S’adapter au contexte, aux difficultés des enfants et aux tensions éventuelles pour conserver l’adhésion des jeunes : la variété et l’originalité sont les moteurs de l’envie d’agir.

•Impliquer le public : faire respecter le jeu par les supporters, inciter les spectateurs, en particulier les enfants réticents, à devenir acteurs.


L’éducateur sportif doit être un médiateur : le sport est un « accélérateur de vie », un révélateur de potentialités qui peuvent être mises au service des autres : c’est dans ce cadre que le sport devient acte citoyen.

Comprendre, restaurer, prévenir pourraient être la trilogie stratégique de l’acte éducatif en milieu ouvert.
Quelques réflexions sur les tournois de quartiers impliquant les jeunes issus de quartiers sensibles :
Ils peuvent être un outil performant si les rôles sont bien définis, ou tourner en pugilat si les conditions ne sont pas clairement discutées et validées.


Voici quelques règles à respecter pour prévenir l’échec :

•Etablir un contact réel avec les jeunes concernés.
•Etre capable de faire respecter les règles d’organisation.
•S’appuyer sur une équipe d’adultes solidaires et possédant une même approche des enjeux.
•Disposer d’espace et de matériel adaptés au nombre et à l’âge des participants.
•Responsabiliser les jeunes en impliquant les leaders à la préparation et à l’organisation.
•Impliquer les personnels municipaux (gardiens, etc…)


En conclusion, nous dirons que le travail d’apprivoisement entre jeunes et éducateurs est fondamental. Cela suppose une continuité dans l’action, une humilité dans son attitude, une persévérance dans le temps.

Le profil de l’éducateur peut être comparé au CHAT BUFFLE c'est-à-dire ressembler à un chat pour pouvoir rebondir en fonction des situations mais aussi posséder la rusticité du buffle pour encaisser les déconvenues.

Compte-rendu réalisé par Michel THUSSEAU
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