Le bassin d'emploi Arve sept. 2004
« Entretiens de la fédé » N°3
22 Septembre 2004 – CLUSES
« Le bassin d’emploi « Arve », représentatif du travail intérimaire et de la précarité »
Par Alain MEUNIER
Alain MEUNIER fait une lecture commentée du document qu’il a préparé . Il avertit que cette présentation se veut délibérément impartiale, exempte de caricatures victimisantes pour les intérimaires ou stigmatisantes pour les employeurs. Il attire l’attention sur la proportion d’intérimaires dans le bassin de Cluses : désormais, on peut dire que Cluses n’est plus la capitale du décolletage mais la capitale de l’intérim, puisque les entreprises de décolletage comprennent en moyenne 20,2 salariés contre 85,68 pour les sociétés d’intérim !
Le débat apporte quelques éléments complémentaires
L’intérimaire, dindon de la farce, et tout bénéf pour l’employeur
A travail égal, à poste égal, l’intérimaire gagne moins que le salarié de l’entreprise. Les frais relevés par l’agence dont il dépend lui sont imputés et il ne touche son salaire que dans la quinzaine qui suit le mois échu. Une même personne est inscrite dans plusieurs agences d’intérim, que la société employeure met en concurrence entre elles, passant contrat avec celle qui la lui offre pour le coût le moins élevé. Quant au droit à formation professionnelle continue, il existe bel et bien même si son calcul diffère du mode classique. Il est cependant dans les faits encore moins utilisé par les intérimaires que par les salariés d’entreprise. L’intérim, c’est la précarité professionnelle mais aussi sociale et psychologique : à l’isolement s’ajoute la méfiance des autres acteurs sociaux : collègues, banques, bailleurs…Ce mode d’emploi est tellement rentré dans les mœurs qu’il arrive que le chef d’entreprise ne soit même pas averti par son service de l’embauche de la présence d’intérimaires. En cas d’accident du travail, c’est l’agence d’intérim qui en est comptabilisée car c’est à elle de s’assurer que les conditions de sécurité sont remplies.
Replacer l’intérim dans le taux d’emploi et mobiliser les salariés sur le travail intérimaire.
Quelle est la norme de l’emploi ? Le CDD, l’intérim, la précarité ? ou la scolarisation, la formation, la qualification et la stabilité de l’emploi ? La norme sociale liée au travail, centrée sur l’Homme, s’est déplacée, y compris dans nos esprits, vers la norme libérale, centrée sur le capital, et la mise en place de la RTT en a accru le processus.
L’intérim remet en cause l’ensemble de l’emploi salarié, par la précarité, toujours susceptible de leur être appliquée, par la remise en cause de la qualification. Ainsi, les salariés permanents ont une conscience diffuse des dangers que représente l’intérim, mais peuvent « se tromper d’ennemi » en stigmatisant l’intérimaire au lieu de dénoncer l’intérim. Les salariés classiques connaissent peu de choses du droit du travail et leurs délégués syndicaux n’utilisent que peu leur droit à formation et délégation. Comment s’étonner, dès lors qu’ils se préoccupent peu du sort des intérimaires ? La dénonciation par l’inspection du travail est aussi une question de rapport de forces, de possibilité de faire appliquer le droit du travail.
Le marché, créateur de l’intérim ; les délocalisations, instruments de la précarité
C’est le marché, secteur concurrentiel, qui crée l’intérim : les donneurs d’ordre organisent la concurrence pour en tirer les plus-values financières. Le temps des « decolleteurs-artisans » a laissé la place à des multinationales propriétaires d’entreprises de décolletage, dont le mode de gestion comprend, délibérées, précarité et délocalisation. Délocaliser, c’est d’abord déplacer la précarité, avant de la réintroduire à terme dans des relocalisations effectuées en situation de force. Il faut plus encore craindre la délocalisation partielle, concernant un service ou un autre de l’entreprise, que la délocalisation sèche, de l’entreprise entière. Moins visible, faisant l’objet de moins de publicité, elle passera longtemps inaperçue et sa découverte sera brutale, sans permettre de réponse anticipée, avec les coûts humains afférents.
L’intérim, fatalité devenue mentalité : la démobilisation politique des intérimaires
L’esprit d’intérim est désormais ancré dans les esprits dans la vallée de l’Arve, chez les décolleteurs mais aussi chez chacun. Par ailleurs, l’intérim peut être choisi : le salaire horaire de base proposé par l’entreprise est inférieur à celui de l’intérim quand on a ajouté à ce dernier les différentes primes liées à la précarité et les congés. S’ajoute le sentiment de liberté. En cela l’intérim peut attirer les jeunes avant que la trappe ne se referme sur eux lorsqu’il s’agit de trouver un logement, d’obtenir un crédit ou de subir le stress de se voir imposé la surcharge de travail d’un moment de surchauffe. Choisi lui aussi, le travail de week-end porte souvent sur l’entretien des machines propice à assurer leur plein emploi en semaine. Il bénéficie d’avantages en terme de rémunération permettant de « faire » sa semaine dans le W-E et de se trouver dès lors libre les autres jours ; ces avantages sont en cours de réduction et l’intérêt va alors décroître, avec pour conséquence prévisible non plus l’option personnelle du salarié mais l’obligation.
Face à la situation de chômage, on peut chercher à comprendre son licenciement, mais on peut aussi en vouloir à tous ceux qui ne se sont pas mobilisés devant l’injustice faite, le scandale avéré, la détresse envahissante. Quand tout l’univers personnel s’écroule, on entre dans un système de rupture sociale, alors que la conscience de classe nécessite d’être inscrit dans la durée dans son statut de travailleur.
Quelles transformations envisager ?
Au départ variable d’ajustement, l’intérim est devenu un fonctionnement classique. Les intérimaires acceptent des travaux à la limite de l’esclavage ; l’intérim est dévoyé (alors qu’il est plutôt valorisé en Suisse voisine). La suppression de l’intérim serait-elle facteur de création d’emploi ? Il est vraisemblable que cela passerait plutôt par une augmentation de l’automatisation et un accroissement des heures supplémentaires. On peut explorer quelques pistes de remédiation :
- Changer le statut de l’intérimaire en en faisant un métier à part entière, sa caractéristique étant la souplesse.
- Lancer des grands travaux pour partager le travail et la richesse entre pays en voie de développement et pays industrialisés et leurs populations respectives.
- On peut aussi envisager une « maison commune » (ANPE / ASSEDIC / Agences d’intérim), mais le système comporte les risques de voir absorbé le service public par les agences privées, il suffit de se souvenir que les agences d’intérim ont poussé sur le terreau de la dépréciation de l’ANPE (années 70).
- Faire respecter le droit du travail passe aussi par une augmentation considérable des inspecteurs du travail … dont le nombre est justement restreint par le gouvernement Raffarin .
Compte-rendu réalisé par Claire DONZEL,
Secrétaire fédérale à la formation
ANNEXE
Le bassin d'emploi Arve: travail intérimaire, travail précaire
Alain MEUNIER
Le décolletage
Travail à partir de barres d'acier ou autres de 3 à 6 mètres pour réaliser des pièces mécaniques en petites, moyennes et grandes séries. Travail de sous-traitance par excellence dont les donneurs d'ordres principaux sont déjà des sous-traitants de 1er rang pour l'automobiles, l'armement, les avionneurs, l'électroménager etc...
Pourquoi des intérimaires
Le débat est à la fois politique, statistique, économique et sociologique.
Deux sortes d'emploi peuvent être distinguées :
- ceux qui dérogent à la norme du point de vue de la durée et de la stabilité du travail : ce sont les C.D.D. , l'intérim, les divers stages, etc…
- ceux qui se distinguent du point de vue de la norme du temps de travail : il s'agit là du travail à temps partiel
Ces deux sortes d'emploi "hors normes" par leur instabilité sont assimilées à la précarité et par ce biais les rapprochent du chômage.
Il faut rappeler que le décolletage est une activité de pure sous-traitance qui dépend entièrement des donneurs d'ordres de 1er rang style Valéo. Ce qui positionne les sociétés en tant que sous-traitant de premier, deuxième rang par rapport à Valéo.
Le décolletage est donc bien dans la plupart des cas une sous-traitance de 2ème voire de 3ème rang, qui sous-traite aussi à d'autres décolleteurs et vice et versa etc...
Les causes principales de recours à l’intérim
1°) Les donneurs d'ordres ont des commandes programmes qui varient de semaine en semaine sur des quantités de pièces à livrer (variation de moitié au doublement de cadences par rapport au prévisionnel annoncé)
Les sociétés sous-traitantes sont notées sur la qualité du produit livré, du délai respecté et sur leur réactivité face à ces programmes.
2°) Le taux d'absentéisme dans les entreprises
3°) Les problèmes liés à la fabrication même de la pièce (tri ou contrôle non prévus, non-qualité, etc...)
4°) Délai non respecté chez d'autres sous-traitants (décolletage, reprise, traitement de surface, traitement thermique etc..)
Ce sont normalement les causes parmi les principales où l'on devrait avoir besoin des sociétés d'intérim, cas d'exception, dans le temps et dans le principe.
Les autres causes trop utilisées à ce jour : Recrutement par agences d’intérim
- Ce qui facilite le recrutement en vue d'embauches et l'on peut arrêter le contrat si la personne ne convient pas, par rapport au poste, par rapport au comportement, par rapport à une intégration au sein de l'entreprise, même si celle ci est aléatoire.
- Ce qui évite des justificatifs francs si la personne ne convient pas ou peu
- Ce qui évite des C.D.D.
Le fait même que ce sont de plus en plus de financiers qui sont P.D.G. favorise l'emploi abusif des intérimaires. En effet les Directeurs en place peuvent plus facilement justifier un intérimaire plutôt qu'une création de poste qui n'est pas forcément budgeté.
Réflexions d'un intérimaire : Daniel Martinez (« Carnets d'un intérimaire », édition Mémoire sociale)
Lorsque j'ai accepté cette mission, il s'agissait d'un nettoyage de chantier. Il était nullement question de transports des cloisons vitrées (mais les intérimaires peuvent tout supporter…)
Les vitriers utilisent des ventouses pour ce genre de travail. Pas nous...Ils bénéficient d'un taux horaire de 50fr., nous nous touchons le SMIC.
J'ai besoin de fric, j'ai besoin de bouffer. Je ne peux que fermer ma gueule. Combien de copains d'infortune dans le même cas, travaillent sans chaussures de sécurité, sans harnais de sécurité, combien conduisent de chariots élévateurs sans permis.
A quoi sert l'inspection du travail ?
Le salaire touché le 12 du mois. Il ne croit plus à la gauche, ni à la droite, ni au P.C.
Tomber dans l'intérim, c'est une cassure terrible dans le rapport du travail. L'intérimaire a l'obligation de résultat. Il doit être performant et ne jamais être pris en train de se rouler les pouces. Difficile de refuser une tâche......
Subir l’intérim ou s’en servir
On ne peut pas parler de l'intérim sans parler du peu de chômage dans le bassin Clusien.
Beaucoup de personnes du Nord, de la Loire et autres départements sont venues dans la région et viennent encore de régions sinistrées où le taux de chômage est très important. Ces personnes ont déjà connu un, deux voire 3 plans sociaux et ne sont pratiquement plus mobilisables pour les luttes sociales et politiques.
Peut-on classer les intérimaires en catégories ? Oui mais il faut être courageux et ne pas se voiler la face :
- Certaines personnes veulent rester intérimaires ; ceux-ci sont peu mais existent.
- On est intérimaire en attendant mieux (cause de licenciement)
- On est intérimaire car l'on devient une marchandise pour l'agence intérimaire, on fait tourner un fonds de commerce.
- On est intérimaire par rapport à des contrats plus ou moins illicites entre entreprises et agences intérims (tant d'intérim dans votre usine tel prix.)
- L'entreprise garde l'intérimaire pour éviter le seuil de représentant du personnel (délégué du personnel et délégué du C.E.)
- On reste intérimaire car on est marginalisé par les différents acteurs et espaces sociaux (entreprise-collègues-banques-etc…)
Comment lutter contre l'emploi intérimaire
Première réflexion : vaut-il mieux des intérims que des gens sans emploi ?
Attention ! l'intérim n'est pas une façon normale de trouver du travail, comme on voudrait nous le faire croire.
Comment dénoncer l'abus des emplois précaires ? les intérimaires sont marginalisés dans l'entreprise et forment un groupe à part : pas de syndicats, (le chômage, la précarité font peser sur l'ensemble des salariés une menace importante et sont un frein pour la mobilisation) ; à contrario, la mobilisation dans le cas des « recalés » a eu un effet contraire, mais attention aussi : ils n'avaient plus rien à perdre. Pas ou peu de collègues de travail vous suivent si vous allez en prud'hommes, manque de solidarité. Il vaut mieux arrêter la mission que de réduire les heures pour créer un emploi, etc....
Le syndicat du décolletage est-il assez fort pour faire pression sur les donneurs d'ordres pour avoir un carnet de commandes fermes sur 2 ou 3 mois, etc... ?
Les politiques doivent avoir une position claire, nette et engagée du style « pas d'aide si vous employez un nombre X d'intérimaires, un nombre Y de C.D.D ».
Les statistiques doivent être claires sur le nombre de missions et un ratio doit prendre place intérim/nombre de missions/nombre de sociétés. En effet un contrat d'intérim peut être renouvelé x fois dans une même société (il suffit par exemple d’un surplus de travail pour X, problème qualité pour Y, problème délais pour Z).
L'intérimaire devrait faire partie intégrante de la "société" qui lui fait son contrat (c'est à dire bénéficier des délégués du personnel et du C.E.), et avoir aussi accès pour embauche au plan de formation interne de l'entreprise qui l'emploie en tant qu'intérimaire.
Revoir la politique des transports en commun (comment travailler sur et hors Cluses s’il n'y a pas de transport, comment parler de mobilité).On se rend compte en effet qu'il faut un véhicule pour pouvoir travailler, quand je dis un véhicule voire pour un couple 2 véhicules.