Face à l'hyperpuissance juin 2004
« Entretiens de la fédé » N°2
23 juin 2004 – THONON
« Autour du livre d’Hubert Védrine : « Face à l’hyperpuissance » »
Par Christophe LEVEQUE
Après l’exposé de Christophe LEVEQUE (texte joint), s’ouvre le débat :
La notion de puissance
Pour être différentes la mondialisation et la notion d’hyperpuissance sont des concepts combinés. La notion même de puissance n’est-elle pas d’ailleurs plus ou moins obligatoire pour exister ? N’est-elle / ne sera-t-elle pas, à l’avenir, liée à la taille démographique des pays, voyant alors l’émergence de la Chine et de l’Inde ?
L’exercice de la puissance est multiforme : économique, militaire, politique, culturelle… Si les modes de l’hyperpuissance sont pluriels, il faut contrer une hyperpuissance (économique) à l’aide des autres formes (militaire, politique, sociale, culturelle …).
L’hyperpuissance gêne-t-elle dans son principe (unique) ou parce qu’elle est états-unienne ? C’est bien l’unicité qui est en cause, mais, de fait, européens, on se satisferait assez de la partager ! Sommes-nous si favorables que cela à un monde multipôlaire ? En même temps, l’UE n’a pas à rougir de son aide au développement, tandis que ce sont les USA qui exercent le droit d’ingérence, dont le but est loin d’avoir une vocation humanitaire. On peut imaginer le rôle de l’Histoire dans cette hégémonie : peuple dépourvu d’histoire, les USA ont tendance à en minimiser la prise en compte et ses conséquences en terme de creusement des mentalités. L’arbitrage de l’ONU est faussé, dans la mesure où ce sont les USA qui sont ses principaux pourvoyeurs. D’ailleurs il n’est pas anodin que les populations européennes se soient majoritairement élevées contre la guerre en Irak, à l’exception des pays de l’Est, pays qui perçoivent des subsides US.
Puissance politique face à puissance économique
Quelle place reste-t-il aux Etats face à la puissance économique, notamment quand les Marchés échappent à tout contrôle via internet, quand ils fonctionnent en un temps réel de plus en plus accéléré ? Comment contraindre les entreprises à se conformer aux règles des Etats ?
Le capitalisme, aujourd’hui, c’est quoi, c’est piloté par qui et à partir d’où ? Par quels moyens a-t-on prise sur lui ? Est-on bien sûrs que, derrière, se cache toujours le « grand méchant US » ? On ne peut que déplorer l’attitude des USA face aux accords internationaux, environnementaux notamment. Existe aussi un protectionnisme déguisé. Peut-on peser (et qui ?) sur les produits US fabriqués en dépit de ces accords ? Quelle nationalité ont, d’ailleurs, ces entreprises ? Les consommateurs ont leur rôle à jouer (cf la campagne « éthique sur l’étiquette » pour les J.O. d’Athènes) : leur pouvoir est beaucoup plus efficace que les sanctions d’Etat. Mais boycotter les entreprises-emblèmes des USA, n’est-ce pas d’abord pénaliser les salariés d’ici qu’elles emploient et leurs petits actionnnaires, qui ne sont pas, eux, états-uniens ?
Ce qui est certain, c’est la mutation du capitalisme financier, avec ce grand sentiment d’impuissance. Pour autant, la diplomatie existe et obtient des résultats !
Et l’Europe là dedans ?
La « vieille Europe », si elle peut réagir face à l’emprise US, ce peut être en s’appuyant sur un point fort : l’Euro. Technologiquement, l’Europe semble à la hauteur des enjeux. Son problème réside peut-être dans ses stratégies de vente, plus ou moins dépassées. Pour autant, sa balance commerciale est excédentaire quand celle des USA est déficitaire.
« L’Europe est une ambition pour la France, un plus, pas une bouée de sauvetage ». Lors des européennes, chez ceux qui ont voté, on a pu déceler que l’euroscepticisme est un débat dépassé. Quant à l’abstentionnisme, il peut marquer un certain désintérêt pour l’Europe. Peut-on aussi avoir pour perspective qu’il ne va marquer le pas, la dépolitisation ayant atteint son summum ?
Le pouvoir médiatique
La concentration dans la presse et l’édition est inquiétante à plus d’un titre. Sont-ce les médias qui font les opinions ? les citoyens sont peut-être plus libres qu’on ne le pense vis-à-vis d’une opinion pré-mâchée, en tout cas en ce qui concerne une frange stable de la population. Mais existe bel et bien une autre frange auprès de laquelle le pouvoir médiatique joue un rôle central. La campagne sur l’insécurité y a porté ses fruits, et malgré toute sa mobilisation militante, le PS, était dans l’incapacité de la contrer. De même, au niveau mondial : preuve en est la façon dont Busch a « vendu » la guerre en Irak ! L’influence médiatique oblige les partis politiques à déployer une énergie de terrain démesurée pour dépasser « l’info ». La présence militante ne parvient certes pas à agir sur l’abstention mais semble avoir malgré tout une portée sur le vote : un signe en est que les bureaux de vote qui nous sont les plus défavorables sont ceux où nous sommes inexistants ! De ce point de vue, s’il y a les constats passés, la pression médiatique subie, il faut aussi se projeter dans l’avenir et anticiper les choses en préparant dès maintenant les prochaines échéances électorales, y compris dans leur déclinaison en « plan médias ».
Les pays émergents
Quelles seront les conséquences humaines dans les pays dont les marchés conquièrent la main d’œuvre ? A terme (mais à quel terme ?), les travailleurs des pays émergents vont revendiquer des conditions de travail et de rémunération qui les tireront vers le haut et, de fait, devrait s’estomper la différence entre leur offre et celle des pays occidentaux. Par ailleurs, on peut au minimum diminuer les inégalités Nord-Sud en agissant sur les « permis d’émission » de développement durable, les exclusivités d’achat, la dette. Il faut mettre en avant le rôle essentiel du social pour l’élévation du développement d’un pays et son indépendance face à l’hyperpuissance US : quand s’élève le niveau social d’un pays, c’est aussi le niveau de réflexion des populations qui s’élève.
Le droit d’ingérence
Le droit d’ingérence existe dans la Charte de l’ONU, mais sa réalité s’éprouve au manque de volonté internationale : les outils existent mais pas la volonté de les utiliser. Cela dit, le concept peut en être suspect, occasion que s’offrent les « grands » d’intervenir chez les « petits ». Dès lors, sa manipulation en est délicate (qui peut l’exercer sinon une armée puissante ? ), le garde-fou en étant malgré tout l’ONU. Quant à la France, peut-être peut-elle craindre la comparaison dans sa politique africaine.
Conclusion
Débattre autour de l’hyperpuissance états-unienne comporte le risque de tomber dans l’antiaméricanisme, ce qui serait oublier que les USA sont quand même une grande démocratie. Le problème demeure de l’unicité d’une puissance sur le monde.
Compte-rendu réalisé par Claire DONZEL,
Secrétaire fédérale à la formation
HUBERT VEDRINE
FACE A L'HYPER-PUISSANCE : Textes et discours 1995-2003.Ed: Fayard.Octobre 2003.
• L'homme: quatorze ans auprés de François Mitterrrand à l'Elysée et cinq à la tête du quai d'Orsay de 1997 à 2002.
• Le terme d'hyper-puissance : non militaire / Après guerre-froide.
Préface :
Le monde est-il comme depuis toujours un terrain d'affrontements ou devient-il une communauté internationale ?
Après la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et la disparition de l'URSS en décembre 1991 un nouvel ordre international allait enfin s'instaurer autour des valeurs, désormais universellement reconnues de la démocratie occidentale et de l'économie de marché.
Il ne restait plus qu'à la communauté internationale qui à remettre dans le droit chemin que quelques régimes totalitaires ou "Etats-voyous" (Rogue States). Pour certains, on allait vers la fin de l'Histoire, faute de vrais désaccords et de motifs de conflits (Francis Fukuyama). En septembre 2000, le sommet du "millénaire" proclamait la réduction par deux de la pauvreté d'ici à 2015. Védrine n'a jamais cédé à ces espérances trompeuses.
C'est l'une des tâches d'un ministre des affaires étrangères que d'aider l'opinion à mieux comprendre les mécanismes et les vrais ressorts du monde. Sinon, comment agir sur lui; il s'agit de lucidité et non de cynisme.
"L'altermondialisme" rencontre d'autant plus d'échos que d'immenses forces de "dérégulation" poursuivent leur oeuvre, insensibles aux discours politiques sur la "régulation".
L'administration de Bush prétend renverser les règles du vieux jeu internationaliste hérité de Wilson, refermer la paranthèse du multilatéralisme pour les plus radicaux. Le 11 septembre aura été à la fois un révélateur et une légitimation des projets des plus conservateurs. Ils s'estiment chargés de propager activement de par le monde les valeurs américaines de la démocratie et du marché.
Les prochaines années ne seront pas du tout les mêmes selon que les Américains s'en tiendront à leur exceptionalisme, leur militarisme ou qu'ils reviendront à l'idée que le monde étant vaste et compliqué, ils ont besoin d'une politique étrangère renoncant au passage en force et acceptant le compromis.
Y-a-t-il un contrepoids possible, non conflictuel à la puissance américaine ?
En tous cas pas le système multilatéral actuel des Nations Unies. La puissance européenne pourrait être mise au service du droit international. Les Européens ne rêvent pas tous à une Europe puissance capable de jouer un rôle majeur sur le scène internationale.
La France elle devra réapprendre à s'aimer face au discours récurrent du recul.
1995/1996: La télévision hystérise le monde politique.
Toute notre vie sociale, culturelle, privée et donc notre vie politique est modelée par la télévision. Même si le système médiatique est plus fort que le politique, un homme politique pas trop naïf, qui en connaît les ressorts et qui sait où il veut aller peut sans doutes s'en accomoder et se frayer un chemin. Le pouvoir conserve une fonction éminente, irremplaçable, celle d'arrêter les décisions d'intérêt général en pensant à l'avenir que ne peuvent prendre ni le marché ni les individus privés.
Les contraintes du pouvoir moderne: Les gouvernements sont pris en tenaille entre la contrainte de la mondialisation à l'extérieur et la pression de la médiatisation à l'intérieur. Ces deux phénomènes bouleversent l'exercice du pouvoir. Est ce que le pouvoir politique a gardé assez de légitimité et de moyens pour être le contre-pouvoir de ce pouvoir médiatique ?
A la mondialisation sauvage répondons par une mondialisation ordonnée, de vrais pouvoirs de négociation, une Europe forte.
Tout indique que la dissuasion européenne viendra couronner la défense européenne et l'Europe politique. Elle ne les précédera ni ne les accèlera. Elle en sera le fruit. Une dissuasion européenne suppose un président européen.
Les Etats européens ont la capacité de susciter et consolider dans le monde arabe stabilité, développement et démocratie.
La réunification allemande, François Mitterrand l'a traité avec gravité et sérieux, et en veillant aux intérêts de la France, à l'avenir de l'Europe, et de la paix en Europe.
Le monde est concurrentiel, travaillé par une guerre économique féroce, marqué par une évolution qui met en cause tous les fondements de la France, en tant qu'entité. Un monde américain, anglophone, ultra-libéral, qui met les puissances publiques partout sur la défensive. La France n'est ni une grande puissance, ni une puissance moyenne, elle est une des 7 ou 8 puissances d'influence mondiale. Elle le restera ou non, cela n'est pas joué.
Une politique étrangère ce n'est pas des postures charitables; ce sont des objectifs, des moyens, une tactique, une stratégie non pas pour prendre position à propos de ce qui se passe, mais pour agir sur ce qui se passe.
Les instances de décision, auxquelles la France appartient sont toutes promises à l'élargissement; notre influence va donc se trouver relativisée ou diluée. Aucun pays européen ne raisonne comme nous. Il n'y a seulement que deux ou trois pays en Europe qui ont l'habitude de la puissance.
Faire l'Europe ce n'est pas modeler l'Europe à notre image, mais participer avec nos partenaires à la naissance d'une souveraineté nouvelle, exercée en commun. Comme le monde ne s'adaptera pas à la France, il faudra bien que la France s'adapte au monde.
1997/2002:
C'est en février 98 qu'Hubert Védrine emploie pour la première fois le mot "Hyperpuissance" en évoquant la politique irakienne des Etats-Unis. Le terme hyperpuissance se manifeste sur tous les plans: l'économie, le commerce, la technologie, la capacité d'invention, l'armement, la diplomatie, la langue, les images, l'information. La France est loin derrière dans la catégorie puissance d'influence mondiale.
Certains experts américains n'utilisent non pas le terme d'hyperpuissance mais "d'omnipuissance". Ils se demandent s'ils ont encore besoin de politique étrangère car elle doit prendre en compte des intérêts étrangers.
Le monde multipolaire serait un progrès pour nous Français que si une Europe forte était l'un de ses pôles. La multipolarité devra être dans la mesure du possible, coopérative. "Le monde a besoin de règles" Jospin. Septembre99.
La construction d'Etats modernes, efficaces et respectueux du droit est une nécessité et devrait constituer une priorité des programmes d'aide et de coopération. Le chapitre VII de la charte des Nations Unies prévoit légalement l'ingérence. La conception classique de la souveraineté nationale absolue est devenue intenable et doit faire place progressivement à une souveraineté raisonnable exercée en commun.
La démocratisation ne doit pas être une conversion du jour au lendemain mais le fruit d'un processus. Les sanctions économiques à un pays exsangue revient à lui maintenir la tête sous l'eau, sans perspective de lui trouver le chemin de la démocratie.
Mai 98: la réponse à l'élargissement ce sont les réformes institutionnelles que la France réclame avant tout nouvel élargissement.
La France restera influente si elle est plus convaincante et moins péremptoire, plus persévérante et moins déclamatoire, volontaire et réaliste à la fois. L'Europe est une ambition pour la France, un plus, pas une bouée de sauvetage.
Préconiser dès à présent un seul siège européen au conseil de sécurité de l'ONU, ce serait mettre la charrue avant les boeufs.
La Russie n'a pas vocation à entrer dans l'Union, mais à être l'un de ses plus grands partenaires stratégiques.
Qui dirige le monde? 1)Personne, le hasard 2) Les Etats-Unis 3) 5 ou 6 autres puissances 4) Les dirigeants de tous les autres Etats et secrétaires généraux des organisations internationales 5 Le crime organisé 6) A la marge: peuples, individus, bugs.
Il n'y a pas de politique étrangère de gauche. Comme toute la politique internationale s'articule autour de thèmes de gauche, il ne peut y avoir qu'une politique étrangère de gauche: droits de l'homme, régulation, traitement des défis globaux,... .
La mondialisation: Dix entreprises géantes ont un chiffre d'affaires égal à l'addition du PNB de 164 membres des Nations Unies; cinq à celui du PNB de 132 pays. Le CA mondial du crime organisé est équivalent au PNB de l'Italie.
La mondialisation renforce la nécessité de la négociation, et donc de la diplomatie. Si loin que nous amenions l'Europe, les Etats-Nations auront encore un rôle à jouer.
2002/2003:
Les Occidentaux sont sincérement convaincus de la valeur universelle, de la supériorité de la démocratie occidentale sur tous les autres systèmes de valeurs et de l'urgence de sa propagation, notamment dans le monde arabo-musulman.
Le 11 septembre a été plus un révélateur et un accélérateur qu'une date inaugurale. Il a affranchi les Etats-Unis des containtes dans leur traitement des problèmes du monde.
Les Etats-Unis accueillent 600000 étudiants étrangers, la France 125000.
On ne peut pas dire que l'on veut le fédéralisme et le vote à la majorité pour faire triompher nos idées de gauche minoritaires. Ce n'est pas cohérent. Nous sommes minoritaires en Europe; l'unanimité des opinions européennes contre la guerre en Irak traduisait le refus de la force, et non l'aspiration à une Europe puissance.
Même humiliée, l'ONU perdurera. Pour redevenir pleinement légitime, donc plus difficile à contourner, le conseil de sécurité devra être élargi à six nouveaux membres permanents: l'Allemagne, le Japon, l'Inde et un pays africain, arabe et latino-américain. L'emploi de la force devrait être décidé non seulement pour préserver et rétablir la paix ou la sécurité mais aussi pour préserver une population menacée ou persécutée, y compris par son propre gouvernement. C'est la seule façon de légaliser le droit d'ingérence.
Au sein de l'administration Bush, certains parlent de refermer la paranthèse du multilatéralisme du XX°siècle. A sa vision, à sa politique du fait accompli, opposons une autre vision des rapports entre nations, un multilatéralisme revigoré. Les Etats-Unis ne pourront se désintéresser du monde. Ils seront amenés à alterner voire à combiner isolationnisme et interventionnisme.
Il est impératif que la constitution européenne n'empêche pas dse avancées possibles par petits groupes d'Etats volontaires à géométrie variable. Les opinions européennes veulent une grande Suisse plutôt qu'une Europe puissance. Il faut que la France agisse pour faire émerger une Europe-puissance, sécurisante sans être désarmée.