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Femmes et socialistes : entre solidarité et loi républicaine février 2004
Commission Fédérale aux droits des femmes
mardi 24 février 2004

« Femmes et socialistes : entre solidarité et loi républicaine »
Débat autour du voile avec trois femmes voilées

 


La secrétaire fédérale présente notre démarche. L'idée d'origine était d'inviter un imam, un rabbin et un prêtre pour débattre autour de la place de la femme dans la religion. Mais cela risquait d'être confus car trop riche. Nous avons préféré nous centrer sur la question du voile puisque la nouvelle loi est ressentie comme essentiellement anti-voile. Nous, femmes socialistes, sommes solidaires des femmes en même temps qu’attachées à la laïcité.

Trois femmes voilées témoignent et répondent à nos questions ce soir : Perrine El Yamani, 25 ans, athée de famille catholique, convertie depuis 6 ans, mariée à un musulman, enceinte de 6 mois, infirmière, a fait le pèlerinage à La Mecque, porte le voile depuis 1 an. Nedjoud Salhi, 24 ans, de famille musulmane, BTS de commerce International, en recherche d'emploi. Farida  Bourouba, d'origine algérienne.


Après cette brève présentation, le débat commence avec l'intervention de Nicole, qui parle au nom de deux femmes réfugiées, fuyant un pays islamiste et qui n’osent pas témoigner dans l’ambiance actuelle car elles veulent oublier et vivre tout simplement. Elle précise que ce sont des femmes qui sont reconnaissantes à la France où elles ont trouvé la paix, dans un pays démocratique, laïque et républicain.

Claire D. a envie d'entendre les témoignages des femmes voilées présentes car elle considère le port du voile dans un pays démocratique comme une insulte envers des femmes qui, ailleurs, n'en ont pas le choix.
Raymonde désire préciser que la loi concerne le port du voile à l'école.
Fatiha lit des passages du dossier qu'elle nous a fourni (revue "Hommes & libertés, jan-fév-mars 2004") : citations de Tarik Ramadan, Maya Surduts, Shirin Ebadi... La Ligue des Droits de l'Homme s'inscrit contre la loi en ce qu'elle ne respecte pas la liberté religieuse et oublie de traiter les causes de la montée de l'intégrisme. Pour autant, il semblerait que la position de la LDH ne soit pas aussi tranchée que cela.

Nicole  désire parler de laïcité, de la place de la femme et d'intégration. Elle estime qu’on ne peut pas escamoter la question des signes religieux, quel qu’ils soient, sous prétexte que certains groupes sociaux ont du mal à exister et se réfugient dans le communautarisme : les deux problèmes sont à traiter ensemble et séparément, sans les hiérarchiser. Il faut s'occuper des gens victimes du racisme, soutenir « Ni Putes Ni Soumises ». Pour elle, interdire le voile ne suscitera pas pour autant sa propagation. Le débat est européen sauf en Grande-Bretagne où le voile est présent à l'école. La loi Stasi ne stigmatise pas un signe religieux mais s’inscrit dans  une éducation dans la paix, la neutralité. Elle déplore que Tarik Ramadan occupe le devant de la scène au détriment de penseurs plus modérés comme l'auteur du "Dictionnaire amoureux de l'Islam" ou le grand Muphti de Marseille.
Nedjoud pense qu'il faut faire attention aux mots et que nous ne sommes pas en Afghanistan. En France, la loi du Coran est différente de la loi des hommes. L'Islam est une religion d'amour et de tolérance.

Simone précise que l'excision se pratique en dehors de l'Islam comme nous l'avons vu en octobre.
Salah est anti-voile mais n'oublie pas d'où il vient (Tunisie). Il vit et est né dans un pays laïc. La démocratie est en danger si on ne peut critiquer certaines communautés. On se centre sur le voile mais cela masque les autres problèmes. Le voile ne doit pas être toléré à l'école. En Tunisie, il est interdit à l'école. Pour lui, le voile n'est pas inscrit dans le Coran.
Perrine cite alors deux versets (sourates de la lumière et des femmes) qui parlent du voile. C'est écrit et a donc valeur de vérité. Le voile est une question de foi. Par rapport aux femmes dans des pays islamistes, elle pense que l'on ne doit pas obliger une femme à porter le voile si elle ne le veut pas. Elle dit se battre à leur côté. L'Islam n'impose pas. C'est un choix personnel. Dans le Coran, ces versets auraient été révélés 13 ans après le reste pour laisser aux musulmans le temps d'accepter, de prendre le voile par amour1[1].

Evelyne explique que notre groupe est plutôt contre le voile car il est pour nous un signe de soumission non pas à Dieu mais à l'homme. Ces femmes voilées suppriment le but de nos luttes, les détruisent, d'où la férocité des débats. Nous sommes dans le registre de la société, elles dans celui de la foi.
Perrine répond que le voile est une question de foi. Sa religion ne se dissocie pas de la vie de tous les jours. C'est comme une coiffure différente. Cela ne la rend pas soumise. Elle est contente de profiter des acquis des femmes.
Farida porte le voile depuis 5 ans. Elle a eu auparavant une vie européenne (amies françaises, études, sorties en boîte) puis elle a mûri, lu des livres, s'est enrichie des traditions, de la religion. Elle a découvert que la religion de ses parents était différente de celle des "sœurs"2[2].

Bernadette fait le constat qu'à Cluses et dans la vallée de l'Arve, où il y a une forte population musulmane et où elle travaille depuis 1965, cela ne fait que 5 ans que les voiles apparaissent. Les femmes immigrées qu'elle fréquentait étaient même fières de ne plus porter le voile une fois arrivées ici après le regroupement familial. Elle trouve que c'est une marche en arrière, cela l'interpelle.
Nedjoud différencie la religion de sa mère, en France depuis 30 ans, pétrie de tradition, de culture et la sienne. Elle porte le voile depuis quelques années. Elles ont appris la religion ici, elles ont fait la distinction entre religion et tradition.

Bernadette s'interroge sur l'intégration qu'avait accomplie leurs parents et sur l'incompatibilité du voile avec certains métiers (raisons de sécurité).
Perrine note qu'il y a des façons différentes de porter le voile. Elle-même, dans son exercice professionnel,  porte un bandana et un col roulé car le voile est interdit pour le personnel soignant à l'hôpital (elle feinte).

Claude pose la question de la défense de la laïcité. Pour lui, les sociétés ont progressé à partir du moment où elles se sont détachées des religions. La laïcité permet l'introduction du rationnel. A l'école c'est capital, il faut être ouvert. La religion a toujours été congestionnante. Aucune religion n'a, par exemple, permis des progrès en médecine. Après on peut toujours se déguiser en portant le voile. (Réactions vives de nos trois invitées voilées)
Fatiha tente de souligner les droits des femmes dans l'Islam : le droit de vote3[3], d'héritage, de travail ; elle évoque aussi la médecine médiévale avec Avicenne. Le problème vient surtout du refus de certaines matières comme le sport ou la biologie.
Perrine pense qu'on peut faire du sport en étant voilée, sauf en piscine à cause de la mixité des piscines, ici. C'est une question de pudeur car on ne montre son corps qu'à son mari. Dans la conversation, elle emploie l'expression "quand j'étais française" et oppose plusieurs fois sa nationalité à sa religion.

Salah insiste sur l'interdiction du voile à l'école et souligne qu'on peut faire ce qu'on veut dans la rue, on est en République.
Nedjoud dit qu'elles mettent le voile par amour de Dieu. Pour elle-même. Le bandana est une bonne alternative mais il faut discuter, pas exclure (de l'école). La connaissance est importante. Ca n'est pas grave de retirer le voile pour aller à l'école.
Perrine souligne que le voile est un choix. La société oblige les femmes voilées à feinter puisqu'elles n'obtiennent pas de travail. Les femmes voilées n'ont plus le droit de travailler. Le voile est une prescription divine et donc il n'est pas facile de l'enlever. "Pourquoi obéir à des êtres humains qui ne m'apporteront rien après la mort?" Elle accorde plus d'importance à Dieu qu'à la société dans laquelle elle vit.

Evelyne pose la question des écoles musulmanes comme solution.
Perrine regrette que la loi pousse certaines à faire ce choix. La laïcité, c'est ne pas imposer quelque chose aux autres. Elle n'impose rien à ses patients par exemple. Elle ne fait pas de prosélytisme. La laïcité c'est vivre sa religion comme on l'entend. C'est la mixité des individus qui est enrichissante donc les écoles communautaires ne sont pas très bonnes.

Bernadette estime que la religion est une affaire personnell,e pas sociétale. L'individu doit s'adapter à la société. Cf. les religieuses catholiques en France qui ne portent plus le voile car elles vivent dans le siècle. Il faut évoluer, pas régresser.
Nedjoud s'insurge devant le manque de respect vis-à-vis de la personne voilée. C'est une ingérence dans sa vie personnelle. Elle nous renvoie nos principes démocratiques à la figure et se moque des regards car elle a la tête haute.

Claire D. lui propose de s'interroger sur ces regards, sur les raisons qui les fondent.
Simone témoigne en sa qualité de croyante qui n'obéit pas au pape et choisit seule, et pose la question de la pudeur des hommes : comment se baignent-ils?
Perrine décrit un maillot allant du genou jusqu'au nombril.

Simone explique que les religions ont été créées par des hommes donc sont insatisfaisantes et déformées. L'essentiel pour elle, c'est la foi. Est-ce que Dieu serait assez mesquin pour regarder si je suis cachée, voilée ou pas? Tout cela lui apparaît comme secondaire. L'essentiel c'est sa foi, sa relation d'amour avec Dieu, pas les accessoires.
Perrine répète qu'elle fait cela par amour de Dieu. Farida croit que la foi est le premier pilier mais qu'il faut des actes pour prouver l'obéissance à Dieu.

Claire D. insiste sur plusieurs points :
a) la laïcité est un combat contre les tendances hégémonqies des religions. La République Française a obtenu de haute lutte que la religion chrétienne  n'intervienne plus dans les affaires publiques. Des intégristes mènent un combat contre la laïcité républicaine. L'athéisme est précieux et nous ne voulons pas que ce droit soit repris. b) Certaines interprétations du Coran soulignent qu'aucun verset ne parle du voile. Elle dénonce l'instrumentalisation du verbe. L'Islam est venu au secours du patriarcat. La foi manipulée se met au service d'autre chose. Inutile de cacher les femmes si les hommes surmontent leurs désirs.
c) Si la commission Stasi a voté de façon unanime, alors que certains de ses membres étaient initialement opposés au fait de devoir légiférer, c'est essentiellement à la suite des rencontres qu'elle a faite, et notamment à l'hôpital.
Perrine ajoute que dans le Coran, les hommes ne doivent pas avoir de regards concupiscents. La société est pour elle trop impudique. Elle cite pêle-mêle les viols collectifs, les régimes diététiques, les publicités indécentes… Elle précise que le Coran a été révélé donc n'est pas le fait des hommes.

Chantal demande si le voile n'est pas une restriction des libertés. Elle s'interroge sur l'attitude de Perrine envers son futur bébé si c'est une fille.
Perrine lui laissera le choix une fois qu'elle sera pubère. Elle préfère que sa fille aille à l'école, même sans voile.

Claire D. fait dire aux invitées que c’est la puberté de la fillette qui nécessite de la voiler. Elle en traduit que, dans la religion musulmane, devenir femme signifierait donc devenir objet de désir et être réduite à ce statut.
Nicole revient sur "la société m'empêche de travailler". Ca n'est pas vrai, c'est une insulte à la société laïque et l’Etat républicain. L'école laïque et républicaine donne des chances à tous les enfants et aux femmes. Elle ajoute que les femmes voilées porteront une lourde responsabilité dans le succès du FN.
Gilbert calme le débat en rappelant que depuis le XVIIIème siècle la philosophie se fonde sur la raison. Malraux a déclaré que le XXIème siècle serait religieux ou ne serait pasn, mais la mixité à l'école et dans la société est une réalité récente (années 1960-1970). Il cite l'exemple de Bush priant avant de lancer la guerre contre l'Irak. Les valeurs démocratiques et républicaines sont à exporter pour qu'elles deviennent universelles. Sinon c'est une danger pour la paix.
 

Compte-rendu réalisé par Chantal Gazeau et Aurélie Pech

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