EDITORIAL POUR LE 8 MARS
Par Claire DONZEL
La situation actuelle au niveau politique et économique et les principaux problèmes rencontrés par les femmes
La situation actuelle des femmes en France et je ne vois pas d'éléments tangibles pour penser que Rhône-Alpes diffèrerait de façon forte) est caractérisée par la
violence : le sous-travail et la violence, conjugale ou subie dans l'espace public. Cette violence prend deux formes apparemment sans lien entre elles mais que l'on peut sociologiquement cependant mettre en lien, dans la mesure où il est vraisemblable qu'une part de la violence sexiste qui s'exerce sur les femmes est liée au machisme traditionnel de nos sociétés voire au sexisme universel dans le temps et dans l'espace qui s'exerce sur les femmes, mais que ce sexisme est aussi exacerbé par les tensions qui traversent la société française. La recrudescence du chômage et des difficultés à vivre, la dépréciation de soi que ces situations engendrent peuvent amener un certain nombre d'hommes à reporter sur "plus faible" qu'eux l'agressivité qu'ils éprouvent. Quant à la violence du sous-travail, nous verrons plus loin qu'elle atteint particulièrement les femmes.
- Le plus gros point noir de la situation
Le point noir me paraît être effectivement la situation économique extrêmement difficile d'un certain nombre de
femmes :
1. le sous-
emploi : les femmes représentent 82% des travailleurs à temps partiel (et donc des salaires partiels) alors qu'elles représentent 48% de l'ensemble des salarié-e-s. Dit
autrement : 29,8% des femmes qui travaillent à l'extérieur le font à temps partiel (contre 5,4% des hommes). Et plus d'1/4 d'entre elles souhaiteraient travailler
plus : elles sont donc en situation de temps partiel
subi : c'est ça ou le
chômage !
Il faut ajouter à cela que les emplois à temps partiel concernent le plus souvent les emplois les plus dévalorisés et donc les moins bien payés (grande distribution,
restauration ...) et que ces temps partiels sont distribués dans la journée ou la semaine selon la plus grande
amplitude : en petites tranches, tôt le matin, en cours de journée et tard le soir, ne permettant donc ni d'être complétés par un autre emploi partiel ni de faciliter la vie familiale et la présence auprès des enfants.
A cette cohorte de femmes sous-employées il faut ajouter celles qui faute de moyens de faire garder leurs enfants (et chefs de famille monoparentale) doivent tout simplement renoncer à toute perspective d'emploi.
2. Découle de cette situation de l'emploi féminin, que les femmes représentent 80% de ce qu'on appelle les "travailleurs pauvres", c'est-à-dire des personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté alors qu'elles ont un emploi. Un SMIC partiel s'avère être proche des minima sociaux ou du RMI quand il ne leur est pas inférieur. Les femmes chefs de famille monoparentale représentent 20% des adultes vivant en dessous du seuil de pauvreté. Les enfants qui vivent avec elles vivent donc, eux aussi, en situation d'extrême pauvreté.
3. Les rémunérations. Outre qu'elles sont plus souvent que les hommes à temps partiel et qu'elles occupent plus souvent les emplois du bas de l'échelle sociale, les femmes sont aussi sous-payées par rapport au salaire masculin. Le salaire moyen féminin est de 920 Euros alors que le salaire moyen masculin est de 1261 Euros. Ainsi, on peut dire que le salaire féminin moyen est 73% du salaire masculin moyen ou, plus parlant, que le salaire masculin moyen est 137% du salaire féminin
moyen : quand une femme gagne 100 Euros un homme en gagne 137.
Cet écart de rémunérations a plusieurs
composantes : la place des emplois respectifs dans l'échelle sociale, la durée du travail (voir plus haut), les interruptions de carrière pour élever les enfants. Mais subsiste aussi, malgré l'arsenal législatif existant interdisant les différences de rémunération à poste identique, une différence "inexpliquée" de l'ordre de 10%. L'"inexpliqué" est semble-t-il à mettre sur le compte de la persistance des mentalités qui voudraient voir dans le salaire féminin un simple salaire d'appoint. On peut aussi ajouter que l'écart entre les salaires masculin et féminin augmente au fur et à mesure qu'on monte dans l'échelle sociale, assez faible chez les ouvrier-e-s / employé-e-s (les fameux 10%) mais de l'ordre de 30% chez les cadres.
4. Le sur-chômage. Hommes et femmes ne sont pas égaux devant l'emploi. Le taux du chômage féminin est supérieur de 3 à 3,5 points au taux de chômage masculin. Ainsi , quand il est annoncé à 10% de la population, on peut aisément comprendre que cela signifie quelque chose de l'orde de 8,5% pour les hommes, et de près de12% pour les femmes.
Et ce sur-chômage féminin touche particulièrement les jeunes filles et femmes, dont la durée de la période de chômage avant leur 1er emploi fixe est double de celle qui atteint les jeunes gens. Alors que les filles sont en moyenne plus diplômées que les garçons.
-Entre hier et aujourd’hui
La dérégulation du travail et les entorses faites au droit du travail liées à un rapport de force défavorable aux salarié-e-s est au coeur des difficultés
accrues : les horaires atypiques en sont l'exemple flagrant, incompatibles avec la vie familiale.
En l'absence de l'évolution du partage des tâches et responsabilités au sein des couples (la participation masculine aux responsabilités familiales a augmenté de 6' quotidiennes en 13
ans ! ), la gestion mentale et pratique de la famille continue à incomber aux femmes. Or, si les horaires de travail atypiques (tôt le matin, tard le soir,
dimanche ...) ont tendance à se généraliser, ce n'est pas le cas des horaires scolaires ou de crèche. Ce qui a été de tout temps un jonglage pour les femmes devient un exercice permanent d'équilibriste quand ce n'est pas tout simplement l'impossibilité de prétendre à un emploi. C'est par exemple le cas des femmes chefs de famille monoparentale, qui doivent renoncer à travailler à l'extérieur faute de possibilité de garde de leurs enfants.
-Et demain?
La situation d'aujourd'hui de sous-emploi (sur-chômage + interruptions de carrière + temps partiel subi + sur-représentation des femmes dans les catégories sociales du bas de l'échelle + écart "inexpliqué" des salaires) fait craindre le pire pour le niveau des retraites des femmes. Déjà à l'heure actuelle seules 39 % des femmes qui partent en retraite valident une carrière complète. La retraite moyenne d'une femme est de 848 Euros pour un taux masculin moyen de 1461 euros (soit 172% : quand une femme a 100 Euros de retraite un homme en a 172). La récente réforme des retraites a pour caractéristique principale de pénaliser les carrières incomplètes et donc plus particulièrement celles des femmes puisqu'elles cumulent interruptions, chômage et temps partiel. Si on y ajoute la réforme des allocations de garde du jeune enfant, incitant plus encore que par le passé les jeunes femmes à renoncer à leur emploi, devenant notemment pour les moins qualifées moins rémunérateur que l'allocation de garde, on peut redouter des taux de retraite féminins misérables et craindre de revoir à nouveau dans les prochaines années ces "petites vieilles" vulnérables que l'on a connues dans les années 50-70. Avec la différence que l'éclatement des structures familiales (augmentation des divorces) ne permettra pas que s'exercent la solidarité et la reversion. D'ores et déjà, en plaisantant mais un peu "jaune" un certain nombre de mes amies commencent à dire qu'elles ont sacrément intérêt à garder ou retenir leur
mari !
-La région Rhone Alpes et la Haute-savoie
Rhône-Alpes est une région plutôt favorisée par rapport à d'autres, mais où subsistent de grandes disparités tant en terme de vieillissement ou de renouvellement de la population qu'en terme d'activité économique. Pour ce qui concerne la Haute-Savoie, le problème principal outre celui de l'emploi et de ses formes évoqué plus haut est celui du logement. Ce problème est commun aux hommes et aux femmes, bien évidemment, mais pour les raisons évoquées plus haut il est crucial pour les femmes en situation monoparentale. Cette question du logement, générale en France et en Rhône-Alpes est accrue en Haute-Savoie par la proximité de la Suisse et l'attrait touristique du département.
- les mesures qui pourraient améliorer la situation. Sont-elles en cours d'adoption
On peut décliner les mesures qui pourraient améliorer la situation autour de la question du temps, DES
temps : le temps de travail de tous, hommes et femmes, le temps quantitatif des responsabilités familiales partagées, le temps qualitatif de l'harmonisation des temps de la ville (travail, école, crèche, administration,
magasins ...).
1. Le temps de travail. Outre sa fonction de partage du travail entre tous, la RTT avait aussi pour fonction prévue de permettre une meilleure répartition des temps professionnel et familial pour tous, hommes et femmes. On en attendait, et cela s'est avéré partiellement (voir les études relatées par Dominique MEDA - Le Monde - 05 /02/2005) une meilleure participation masculine à la vie familiale. Dans cette perspective, l'idée en était qu'il était préférable de diminuer le temps professionnel pour tous plutôt que concilier au sein d'une famille un temps complet (en général masculin) et un temps partiel (en général féminin). Si en terme professionnel pour l'économie l'addition pouvait s'équilibrer, en terme personnel pour la place respective de l'homme et de la femmes, le gain était
notoire : permettre aux hommes de réinvestir la sphère familiale et parentale, aux femmes de se construire une image plus positive à leurs propres yeux comme à ceux des leurs.
A l'évidence, le gouvernement actuel n'est pas sur cette longueur d'onde puisqu'il n'a de cesse que de remettre en question les lois de réduction deu temps de travail.
2. L'emploi et les revenus. La situation critique d'un certain nombre de femmes et de familles (monoparentales mais aussi classiques) est liée au niveau de revenus disponibles. Le chômage, le temps partiel (qu'il soit imposé par l'employeur ou "choisi" faute de modes de garde) et les bas niveaux de rémunération se cumulent pour engendrer de véritables situations de détresse. Dès lors, il conviendrait de stimuler les niveaux des salaires, stimuler l'emploi, et cesser de valoriser mais au contraire pénaliser l'emploi partiel.
Là encore, l'action gouvernementale va à l'encontre de la résolution de ces problèmes.
Quand à l'égalité professionnelle, la déclaration du Président de la république n'est qu'un effet
d'annonce : l'arsenal législatif existe pour contraindre les entreprises à cette égalité, mais il n'est tout simplement pas appliqué, faute notamment d'inspecteurs du travail pour ce faire.
3. La politique familiale. L'évolution des mentalités et des moeurs fait que tant la volonté des femmes d'être présentes sur le marché du travail que l'éclatement familial sont sans doute irréversibles. Dès lors, l'action politique se doit d'accompagner ces évolutions au lieu de tenter de les contraindre. Cela suppose de donner aux femmes (et aux hommes) la possibilité de concilier en simultané leurs temps de vie. Cela passe non pas par le fait d'envisager les carrières féminines en dents de scie (périodes d'activité professionnelle / interruptions) mais au contraire par la mise en place d'un fonctionnement social leur permettant la conciliation des
temps : équipements de garde, réflexion sur "le temps des villes", avantages familaux incitateurs à cette
continuité ...
Sans même évoquer les manques criants en terme de crèches et les attaques pseudo-scientifiques contre l'école maternelle, la politique familiale actuelle, au contraire de faciliter aux hommes et aux femmes la poursuite continue des doubles carrières, a pour principale caractéristique d'inciter les jeunes mères à quitter, au moins provisoirement, le marché du travail pour élever leurs enfants. L'allocation de garde différentielle comme la prise en compte différenciée des enfants à valider pour la retraite selon que l'on a ou non interrompu son activité en sont les éléments les plus flagrants.
4. La politique. Et puis il y a la parité
politique ! Après son adoption en 2000, elle n'est plus actuellement au coeur des préoccupations. Pour autant, un certain nombre d'études commencent à en pointer les avancées et manques. Là où elle s'applique (scrutins de liste, dont les communues de plus de 3500 habitants), elle a produit l'effet escompté, sinon que la parité effectivement réalisée par les électeurs ne se retrouve pas toujours au niveau des exécutifs, décidés par les élu-e-s eux-mêmes.
La question reste entière en ce qui concerne les scrutins
uninominaux : à l'évidence les pénalités financières appliquées aux partis politiques ne sont pas suffisamment dissuasives pour contraindre les hommes politiques à faire un peu de place à leurs camarades, mères, épouses, soeurs et filles. Sans doute va-t-il falloir envisager des mesures plus
contraignantes : obligation ? pénalités appliquées non sur les candidatures mais sur leur aboutissement en terme
d'élues ? division en deux du nombre des circonscriptions et présentation obligatoire de tandems
mixtes ? limitation plus stricte du cumul des mandats dans le temps et dans l'espace (durée des mandats et exercice simultané de mandats différents) ? véritable statut de l'élu-
e ...
Autant de pistes à explorer pour que l'humanité soit représentée en politique non par un seul masculin se prenant pour le neutre ou l'universel mais par ses deux
composantes : le masculin ET le féminin.